L’Irlande m’a embrasée.
Au printemps dernier, je suis partie avec une petite liste bien ordonnée de trente saints irlandais des Ve et VIe siècles et de leurs communautés monastiques — des hommes et des femmes largement influencés par saint Martin, là-bas en France. Cinquante-sept jours plus tard, j’en avais visité soixante-et-onze. C’est souvent ainsi en pèlerinage : on part avec un plan… et le chemin l’ajuste doucement.
Cette fois, je mets le cap vers le nord.
Pendant trois mois, je marcherai à travers ce qui correspond aujourd’hui à l’Écosse et au Northumberland, sur les traces d’une quarantaine de saints ayant vécu entre environ 397 (date possible de la première église en pierre construite par Ninian) et 664 (le synode de Whitby). Une période relativement courte, mais extraordinaire. Durant ces siècles, les anciens royaumes de Dál Riata, Strathclyde, Northumbrie et Pictland sont passés d’un monde fragmenté et guerrier, hérité de l’âge du Fer, vers une culture chrétienne plus cohérente — et surtout vers un imaginaire moral partagé.
Cela me fascine.
Ce n’étaient pas des siècles paisibles. Le pouvoir était instable. Les migrations constantes. Les royaumes naissaient et disparaissaient. Les frontières bougeaient. La méfiance et le repli identitaire étaient bien réels. Cela ne vous rappelle rien ? C’est suffisamment proche de notre époque pour mériter qu’on y marche attentivement. Et pourtant, de cette instabilité sont nées des communautés marquées par le savoir, l’hospitalité, le courage et l’espérance. Nous en avons bien besoin aujourd’hui.
J’ai déjà commencé à faire connaissance avec quelques compagnons de route : Ninian, Mungo, Aidan, Cuthbert, Aebbe, Hilda… Et comme en Irlande, la liste s’allongera certainement en chemin. J’ai hâte de tous les rencontrer.
Ces semaines de préparation ont été bien remplies : lectures de textes anciens et d’études contemporaines, cartes dépliées sur la table, lignes de côte suivies du doigt, calculs pour discerner ce qui est possible — ou non — en trois mois. Une pèlerine se prépare non pour contrôler la route, mais pour la reconnaître. Je veux pouvoir entrer dans les conversations sur les saints locaux avec un minimum de connaissance — honorer la mémoire de ceux qui ont façonné ces terres, et mieux percevoir comment leur témoignage demeure dans les pierres, les rivages et les récits.
Et à travers tout cela, mon fidèle compagnon : saint Martin de Tours. Son exemple a profondément marqué de nombreux missionnaires des premiers siècles. Martin a formé Ninian. Son modèle monastique a voyagé. Son insistance tranquille sur la charité, la justice, l’égalité et le courage continue de surgir là où on ne l’attend pas. Être ambassadrice de saint Martin, c’est suivre ces fils invisibles où qu’ils mènent — parfois au-delà des mers.
Ce pèlerinage impliquera de nombreux passages d’île en île dans les Hébrides. Les ferries, les marées et la météo donneront le rythme. Je pars avec un billet aller simple et j’adapterai l’itinéraire au fur et à mesure. Cela fait partie de l’expérience.
Si tout se déroule à peu près comme prévu, je terminerai fin mai pour préparer les pèlerinages d’été sur les chemins du Via Sancti Martini : d’abord avec des jeunes d’une vingtaine d’années au départ de Saragosse début juillet, puis avec d’autres pèlerins au départ d’Utrecht à la mi-août. Je prends ces marches tout aussi au sérieux que les miennes. Le monde a besoin de plus de pèlerins, et je m’engage à en accompagner quelques-uns — ne serait-ce que pour un temps.
Comme toujours, je ne publierai pas de mises à jour fréquentes. Une pèlerine trop absorbé par la communication virtuelle risque de manquer les conversations qui se déroulent au bord du chemin. Mais sachez que je marcherai — j’écouterai — j’apprendrai — en vous portant avec moi en esprit.
Un pèlerin silencieux ne rend pas service au monde !
En avant.
Je viens de rentrer de France, où j’ai achevé quelque chose qui façonne silencieusement ma vie depuis des années : visiter les 305 communes de France qui portent le nom de Saint Martin de Tours. Cinq pèlerinages, 14 230 kilomètres à pied, et une bonne dose de grâce plus tard… ça y est. C’est fait. Cette dernière boucle — 68 communes Saint-Martin et 2 792 km dans le nord-est de la France — a vraiment eu le goût d’un accomplissement total. L’impact de saint Martin est énorme : 1 700 ans après sa mort, il donne son nom à plus de villes en France — et partout en Europe — que n’importe quelle autre personne !
En pèlerine mendiante, je ne sais jamais trop à quoi va ressembler la journée, mais une fois encore, ce voyage m’a rappelé que les gens sont bons. Tellement bons. Vive l’inconnu ! Environ 67 % de mes nuits ont été passées — de manière complètement inattendue — chez l’habitant : chambres d’amis, petits recoins, dessins d’enfants aux murs, cuisines chaleureuses avec une tisane tard le soir. Parfois des dîners très formels, parfois des petites réceptions improvisées. Toujours cette chaleur humaine ! Le reste des nuits s’est déroulé dans des lieux municipaux ou religieux, toujours offerts avec un cœur généreux. Partout, on m’a accueillie, nourrie, encouragée, et remise sur le chemin avec le sourire. Je n’aurais jamais pu faire tout cela seule. Aucun pèlerin ne le peut. Un pèlerinage peut être personnel, mais il n’est jamais vraiment privé — un pèlerin silencieux ne sert pas le monde.
Cette route du nord-est a été une cascade de rencontres : des gens serviables, curieux, bienveillants, ou simplement des personnes qui m’ont vue marcher et se sont dit : « On va l’aider. » Et grâce à ces rencontres, l’histoire s’est mise à circuler. Un vaste réseau de personnes anonymes m’a mise en relation, en disant : « Vous devriez parler à notre journaliste. » Résultat : vingt-neuf interviews dans la presse. Vingt-neuf ! Je ne les ai pas cherchées ; ce sont elles qui sont venues à moi. Je me suis sentie comme une toute petite graine de moutarde portée par un vent chaud et puissant — emportant l’histoire et les vertus de saint Martin bien plus loin que je n’aurais pu le faire seule. Sa charité, sa compassion, sa justice, son égalité et sa tolérance touchent encore profondément les cœurs.
Un moment plus marquant que les autres ? Impossible. Tout le pèlerinage n’a été qu’une succession de petits gestes de bonté. Et c’est ça qui me touche le plus : ce rappel vécu, quotidien, que l’amour l’emporte. Les gens sont bons. Vraiment bons. Un pèlerinage peut être personnel, mais jamais privé. Chaque personne qui ouvre une porte ou demande « Vous allez où aujourd’hui ? » en devient une partie. Oh là là, comme j’aime être pèlerine !
Et maintenant, les prochains chemins se dessinent. D’abord, je pars au Santuario de Chimayó, au Nouveau-Mexique, pour les Posadas de Noël — une pause précieuse avant les prochaines longues marches. Ensuite, direction l’Écosse et la Northumbrie pour continuer à explorer les saints des Ve et VIe siècles, dont beaucoup ont été influencés — directement ou indirectement — par saint Martin et la communauté monastique qu’il a fondée à Marmoutier, à Tours. Cette filiation spirituelle me fascine, et j’ai hâte de la suivre encore.
En regardant vers l’été, sur quelques tronçons des Via Sancti Martini, je rassemble de jeunes pèlerins (dans la vingtaine) pour un pèlerinage de Saragosse, en Espagne, jusqu’à Tours. Puis, juste après, j’inviterai des pèlerins « plus mûrs » à me rejoindre d’Utrecht, aux Pays-Bas, jusqu’à Tours. Les deux itinéraires sont riches d’histoire, de récits et de rencontres profondes. Les détails sont sur le site : Saragosse et Utrecht.
À tous ceux qui ont marché à mes côtés — physiquement ou en esprit — merci. Vous avez fait de cette dernière boucle un véritable triomphe de connexion humaine et de grâce. En avant, ensemble.
Le monde a besoin de plus de pèlerins !